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III. Liberté des anciens / liberté des modernes. Une distinction pertinente ?

  

Dans le contexte de la France post-révolutionnaire, Benjamin Constant distingue nettement deux formes de liberté :

La liberté des anciens, qui a inspiré les révolutionnaires et a perverti la cause émancipatrice de la Révolution dans la politique liberticide de la Terreur :

« la liberté des anciens consistait à exercer collectivement mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer sur la place publique [de toutes les affaires communes] […] Mais en même temps que c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient, comme compatible avec celle liberté collective, l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble […] Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle », B. Constant De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819), in Ecrits politiques, Folio, p. 594-5.

         Au contraire, la liberté des Modernes est selon Constant un ensemble de droits individuels :

« pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir ni être arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière […] C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer ; de disposer de sa propriété, d’en abuser même ; d’aller, de venir, sans en obtenir la permission […] le droit de se réunir » etc. B. Constant De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819), in Ecrits politiques, Folio, p. 593.

Reformulation par un historien des idées, Isaiah Berlin, dans le contexte de la Guerre froide, dans un article intitulé « Deux concepts de la liberté » (1958), traduit dans Eloge de la liberté. Ce que Constant appelle la liberté des Anciens, Berlin l’appelle la « liberté positive » : la liberté se définit positivement par le type d’action que j’accomplis :

Liberté positive : « le sens ‘positif’ du mot liberté découle du désir d’un individu d’être son maître », I. Berlin, Deux concepts de la liberté, tr. Fr. p. 179.

On voit ainsi le lien entre libertéautonomie, et maîtrise collective du destin d’une société. Par contraste :

La liberté négative, elle, est strictement individuelle et se définit, tout simplement, par l’absence d’interférence : « je suis libre dans la mesure où personne ne vient gêner mon action ». I. Berlin, Deux concepts de la liberté, tr. Fr. p. 171.

Objectif commun de Constant et de Berlin : montrer que concevoir la liberté à la manière des Anciens, cad définir la liberté par la participation politique active (par l’exercice de l’autonomie politique), c’est mettre en danger le sens proprement moderne de la liberté, cad la protection des droits individuels à l’existence privée

En effet, si la liberté moderne suppose la protection d’une sphère privée où l’individu peut mener à l’abri des lois le type d’existence de son choix, la liberté des Anciens repose au contraire sur l’idée que les individus doivent être contraints d’adopter la seule forme d’existence digne d’être vécue : celle du citoyen actif par laquelle le peuple se gouverne lui-même collectivement.

Cette distinction entre liberté négative et liberté positive (ou entre liberté des modernes et liberté des anciens) – cette distinction débouche sur un problème, qui a la forme d’un dilemme :

-           soit on adopte, avec les Anciens, une conception positive de la liberté, mais alors on ne voit pas comment faire une place à la notion, moderne, de droits individuels ; on ne voit pas davantage au nom de quoi on devrait accepter l’idée que l’être humain n’accomplit son humanité que dans l’activité politique.

-           soit on adopte une conception négative de la liberté, mais alors il devient impossible de faire une place au souci du bien commun, puisque toute contrainte apparaît nécessairement comme une limitation de la liberté.