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Penser la liberté politique

 

Introduction

         Pour justifier l’opposition que j’interroge dans le titre de cette présentation, le point de départ que j’aimerais vous soumettre est un paradoxe que l’on peut énoncer de manière assez simple (même si de façon très schématique).

D’un côté, en dépit des régressions inquiétantes menées notamment au nom de la lutte du terrorisme international, il est difficile de nier que les systèmes constitutionnels des démocraties modernes protègent de façon toujours plus efficaces les droits des individus. Depuis 2010, en France, il est possible de demander au Conseil constitutionnel de vérifier qu’une loi votée par le Parlement soit bien conforme à la Constitution, et plus précisément, selon les termes de cette disposition constitutionnelle, de vérifier qu’elle ne « porte pas atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit » (Question prioritaire de constitutionnalité). Sur le principe, il semble difficile de nier que cette disposition renforce la protection de la liberté individuelle.

D’un autre côté, le degré de désaffection des individus à l’égard de la citoyenneté active est très élevé : ce désintérêt ne se manifeste pas seulement sous la forme de la désillusion et de l’absence de confiance dans les représentants politiques (l’actualité nous apporte fréquemment des exemples édifiants qui motivent ce désintérêt) ; on peut aussi l’observer dans les taux d’abstention impressionnants pour toute élection qui n’est pas surmédiatisée (en 2012, autour de 20% pour les élections présidentielles ; presque 45% pour élections législatives, qui sont tout de même l’élection de ceux qui, en notre nom, votent les lois à l’Assemblée nationale !) ; on l’observe également dans le taux de syndicalisation incroyablement faible (en France en particulier, mais dans les démocraties contemporaines en général). Or, je ne suis pas sociologue, mais il est difficile de résister à la conclusion que malgré l’invocation, tant dans le discours public et les discussions privés, des valeurs de la république, l’idée de citoyenneté républicaine n’a que peu d’emprise dans l’action et la vie des individus.

On peut bien sûr faire un pas de plus, et se demander si les deux éléments du paradoxe que je souligne – forte protection des droits individuels ; faible exercice de la citoyenneté – ne sont pas en réalité étroitement corrélés. Le souci de la protection des droits et l’indifférence à l’égard du bien commun ne sont-ils pas les deux faces d’une même réalité : à savoir la difficulté, pour l’individu des sociétés modernes, à se penser lui-même comme faisant partie d’une communauté – de se penser autrement que comme titulaire de droits personnels ?

L’enjeu est donc de savoir si les notions que l’on a l’habitude de mobiliser pour penser la liberté politique – les droits individuels, et la citoyenneté républicaine – ne sont pas contradictoires. Est-ce que prendre au sérieux l’idée de droits individuels contraint à abandonner le souci du bien commun ? Ce souci du bien commun n’est-il qu’une vue de l’esprit idéalisant une forme de citoyenneté inaccessible à l’individu moderne égoïste ?  

Avant de chercher à montrer pourquoi le conflit entre droits individuels et citoyenneté républicaine n’est pas inévitable, il est essentiel de bien saisir les raisons de penser que ce conflit existe.

La raison principale pour laquelle ces notions sont jugées incompatibles tient au système de valeurs opposés auxquels on les rattache :

-           d’un côté, on rattache la notion de droits individuels à une logique égoïste, où l’individu se définit et conduit son existence indépendamment de son appartenance à la communauté politique ;

-           de l’autre côté, on rattache la notion de citoyenneté républicaine à une logique collective de participation où le citoyen idéal est censé être tout entier dévoué à la chose publique, prêt à tout sacrifier pour sa patrie, etc.

Tels sont donc les deux systèmes de valeurs incompatibles auxquels on rattache les notions de droits individuels et de citoyenneté républicaine.

  1. : Comment je vais procéder ?

         Dans un premier temps, je vais exposer une interprétation des droits qui justifie l’opposition à la citoyenneté républicaine. L’élément central sera ici l’interprétation égoïste de l’individualisme. Puis je vais critiquer cette interprétation en mettant en avant la distinction entre individualisme et égoïsme.

         Dans un deuxième temps, je partirai cette fois de la citoyenneté républicaine, pour exposer une certaine interprétation qui la rend incompatible avec les droits. L’élément clef ici, sera la logique sacrificielle de la vertu civique. Je critiquerai cette lecture, en soulignant qu’on peut tout à fait penser la vertu civique et plus convaincante. Je m’appuierai ici sur la notion de bien commun, qu’on ne peut se représenter que comme contenant des biens particuliers.

         Dans un troisième temps, je vais me pencher sur l’opposition classique entre liberté des anciens et liberté des modernes, qui représente l’une des façons les plus fréquentes, dans la philosophie politique, d’opposer citoyenneté républicaine et droits individuels.

         Dans la quatrième et dernière partie, je présenterai une autre conception de la liberté – la liberté républicaine – qui a plusieurs avantage et qui permet de réconcilier de façon convaincante la liberté politique, la nécessité de la vertu citoyenne, et la protection des droits individuels.