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2. liberté comme non-domination et bien commun

En quoi précisément cette conception de la liberté peut-elle nous permettre de sortir de l’impasse à laquelle Benjamin Constant et Isaiah Berlin nous ont conduits ?

 Pour répondre à cette question, il faut souligner deux caractéristiques de cette notion républicaine de liberté comme non-domination :

D’une part, elle se définit de manière négative, car ce qui la caractérise, c’est bien l’absence de quelque chose (en l’occurrence, la domination, cad la soumission à une volonté arbitraire). Donc avec cette conception de la liberté, on ne rencontre pas le problème que l’on rencontre avec la conception positive de la liberté : identification de la liberté à la participation, et idée qu’il n’y aurait qu’une seule forme d’existence digne de l’être humain (l’existence de citoyen actif). Si on adopte la conception républicaine de la liberté, la question de savoir quelle est la meilleure manière de réaliser son humanité est laissée ouverte.

Mais, d’autre part, quoique définie négativement, la liberté républicaine n’est pas en tension avec le souci du bien commun.

Tout d’abord, la liberté républicaine est pensée dans un contexte social ou intersubjectif : ma liberté se définit par le rapport que j’entretiens avec autrui (en l’occurrence, un rapport d’égalité). On peut même dire que la relation d’égalité avec autrui est constitutive de cette notion de liberté. Je ne peux être libre que dans un rapport d’égalité, donc en présence d’autrui. 

Or, qu’est-ce qui assure ce statut d’égalité ? Ce sont les lois (pour autant qu’elles soient justes, c’est-à-dire pour autant qu’elles ne soient pas sources de domination dans la vie des citoyens). Ainsi, là où l’individu moderne, selon Montesquieu, veut être libre contre les lois et considère que ces dernières gênent sa liberté, le partisan de la liberté comme non-domination considère au contraire que les lois créent sa liberté, car c’est précisément l’existence de lois qui garantissent le statut d’égalité qui est indispensable à la liberté.

Une implication importante  mérite ici d’être soulignée : lorsque les individus obéissent aux lois justes, ils ne sacrifient pas leur liberté négative, ils la renforcent au contraire. En toute logique, il n’y a donc pas de raison de rechigner à obéir aux lois qui assurent l’égalité.      Or, quel concept retrouve-t-on ici ? Rappelez-vous Montesquieu : la vertu politique est « l’amour des lois et de la patrie ». Mais l’amour des lois, ici, loin d’être synonyme de sacrifice de soi, est au contraire le meilleur moyen de protéger sa liberté personnelle.

Donc dans ce cadre, on a bien une articulation cohérente et convaincante entre liberté et vertu, mais le point décisif est la relation entre les deux notions : la vertu civique n’est pas la finalité objective de l’existence proprement humaine, mais seulement le moyen de la liberté. On a donc une conception instrumentale de la vertu civique: pour être libre, il faut être vertueux, cad être disposé à soutenir par son action ce qui garantit ma liberté.

Dès lors qu’on adopte le concept de liberté comme non-domination, on comprend donc bien comment liberté et vertu civique sont intimement liées ; mais qu’en est-il du lien entre cette conception de la liberté et la notion de droits ?