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2. Critique de l’interprétation sacrificielle de la vertu civique.

J’en viens maintenant à la critique de cette conception de la vertu civique et donc de la citoyenneté républicaine. Comment éviter la conception sacrificielle que nous présente Montesquieu ?

Il y a plusieurs manières de le faire, mais le plus simple est de partir de la notion de bien commun (qui doit être l’objet de l’action du citoyen vertueux) et de montrer qu’il est absurde de supposer que ce bien commun soit incompatible avec la totalité des intérêts particuliers.

Le raisonnement est alors le suivant : tout d’abord, s’il est vrai que la notion de « bien commun » est particulièrement indéterminée dans son contenu, on peut au moins tenir pour acquis que s’il est véritablement commun, le bien commun exclut purement et simplement l’idée même de sacrifice de soi que Montesquieu met au cœur de la notion de vertu.

C’est probablement Rousseau qui permet le mieux comprendre ce point :

« la volonté générale peut seule diriger les forces de l’État selon la fin de son institution, qui est le bien commun. Car, si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendue possible. C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social ; et s’il n’y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne saurait exister. Or, c’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée ». Rousseau, Du contrat social (1762), II, 1.

Il est crucial de remarquer que Rousseau, ici, est très précisément en train de refuser la définition du bien commun comme sacrifice des intérêts particuliers. Il dit précisément le contraire : à la question « qu’est-ce qui constitue le bien commun ? », sa réponse est claire et nette : « ce qu’il y a de commun dans les différents intérêts des individus ». Le bien commun est donc composé des intérêts individuels.

Pour autant, cela ne signifie pas que le bien commun soit composé de tous les intérêts individuels. Il y a bien une sélection, un tri. Quel est le critère pour trier ceux, qui, parmi les intérêts particuliers, doivent être considérés comme incompatibles avec le bien commun ?

Pour répondre à cette question, il faut identifier les intérêts qui forment le bien commun, à savoir, si l’on suit Rousseau, la liberté et la justice : chacun a un intérêt à la liberté, et chacun a un intérêt à être traité équitablement par les lois. Par conséquent, tout intérêt qui tend à mettre en cause la liberté ou la justice est incompatible avec le bien commun.

C’est ici que l’on peut réintroduire la notion de sacrifice, mais en précisant immédiatement qu’il ne s’agit pas d’un sacrifice de tous ses intérêts personnels, et encore moins d’un sacrifice de soi. Ce qu’il s’agit de sacrifier, ce sont les intérêts qui, en réalité, sont incompatibles avec les intérêts communs que tous les citoyens partagent. Etre vertueux, ce n’est donc pas être le citoyen héroïque prêt à tout sacrifier pour sa patrie, c’est plus modestement accepter de ne pas satisfaire ceux de mes intérêts qui mettent en péril le bien commun, cad les intérêts communs que nous partageons tous en tant que citoyens d’une république.

Si l’on adopte cette conception de la vertu civique, on voit immédiatement en quoi elle n’est pas en elle-même incompatible avec l’individualisme des droits. Au contraire, il y a même un sens à dire qu’être vertueux, c’est précisément soutenir les institutions qui favorisent et protègent les droits communs dont jouissent tous les individus. De même, la corruption peut dès lors être interprétée non pas comme la violation d’une morale austère, mais comme la violation des lois communes qui détruit l’égalité nécessaire à la liberté.

Voici donc comment on peut interpréter la citoyenneté républicaine de manière à la rendre compatible avec les droits individuels.

  1. : on a donc vu qu’en dépit des arguments qui tendent à rendre droits individuels et citoyenneté républicaine incompatibles, il y a de bonnes raisons de penser que ces notions peuvent être articulées sans contradiction.

Malgré ces bonnes raisons, cependant, il faut reconnaître que la thèse de la compatibilité a été radicalement mise en cause, dans des termes qui ont eu un immense succès. Et la force de cette mise en cause tient probablement au fait qu’elle a été formulée dans le langage de la liberté.