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1. Les destinées individuelles

  La Chorégraphie des clochers, dans l’univers de Proust, inclut d’abord un procédé beaucoup plus classique, à savoir l’Analogie.

  Ici c’est l’analogie entre :

3 clochers

3 fleurs ou 3 oiseaux

3 Jeunes Filles

Autrement dit trois clochers « font penser » à trois fleurs ou trois oiseaux et symbolisent trois Jeunes Filles.

  Mais la Chorégraphie des clochers, de surcroît, met en mouvement l’analogie.

  L’analogie est un procédé de pensée vieux comme le monde. Mettre en mouvement l’analogie dans une chorégraphie est le procédé proprement proustien, érigeant le mobilisme bergsonien en loi romanesque.

  Et dans cette mise en mouvement il y a un moment principal : c’est celui où les trois clochers ensoleillés se fondent pour ne plus former qu’un seul clocher obscur, symbolisant donc un Objet unique.

  Cet Objet unique et obscur, cet « objet obscur du désir », Proust ne lui donne pas de nom. Nous devons à Michel Butor, dans son article classique « Les ‘moments’ de Marcel Proust » de lui avoir trouvé le nom le plus approprié[5], pris dans la mythologie grecque : Hécate.

  En effet, dans la mythologie grecque, Hécate se dédouble d’abord en deux divinités, Artémis et Perséphone.

  Artémis est l’Hécate simple, divinité lunaire.

  Perséphone est la triple Hécate, divinité infernale à trois têtes et trois corps.

  On voit par conséquent comment Hécate est habilitée à condenser la chorégraphie des clochers :

  Le clocher unique symbolise l’Hécate simple ;

  Les trois clochers symbolisent l’Hécate multiple avec ses trois incarnations en trois jeunes fille ou femmes : Gilberte, Oriane et Albertine.

  Cette Chorégraphie d’Hécate, commandant la dualité de l’Hécate simple et de l’Hécate multiple, prend place chez Proust dans une autre dualité, plus simple, qui se partage tout son univers. Elle est indiquée dès le niveau de la Table des Matières du roman. C’est la dualité

Noms de Pays : le Nom

Noms de Pays : le Pays

  En effet il y a un platonisme de Proust, bien observé par les meilleurs commentateurs. Comme Platon, Proust distingue entre un « Lieu visible » et un « Lieu intelligible » (sorte de « ciel des Idées », que Proust caractérise aussi comme lieu des « Essences »). Mais comme Proust est romancier, il donne à son Lieu intelligible une forme déjà concrète. Le Lieu intelligible proustien, c’est la palette des Noms de Pays qui font rêver avant que l’on y soit jamais allé. Son Lieu visible, c’est celui des Pays où ces rêves se réaliseront ou non.

  Et le symbole d’Hécate est divisé par cette dualité. L’Hécate simple se meut parmi les Noms de pays et, selon le Nom qu’elle y rencontre, elle va s’incarner parmi les Pays sous l’une des formes de l’Hécate multiple. C’est ainsi que Gilberte est rencontrée à Combray, Oriane à Paris et Albertine à Balbec. Les amours successives du narrateur lui sont donc envoyées par la chorégraphie d’Hécate, réglée par la chorégraphie des Clochers. C’est la chorégraphie des clochers d’Hécate qui décoche les coups de foudre.

  La dualité platonicienne d’un Haut et d’un Bas se retrouve dans un passage de la Recherche qui est comme un condensé du roman tout entier :

Ainsi qu’en bas les feuilles mortes, en haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une sorte de section conique pratiquée dans le ciel laissait voir la superposition rose, bleue et verte, étaient tous préparés à destination de climats plus beaux. [II, 389]

C’est dans ce cadre que s’inscrivent ce que le narrateur appelle

mes rêves de voyage et d’amour [I, 87].

  Comme vous les voyez donc il y a aussi chez Proust une profonde inspiration baudelairienne. A la Recherche du Temps perdu pourrait s’intituler aussi Invitation au Voyage. Plus précisément son titre pourrait être (sur le registre de Watteau) : Embarquements pour des Cythères inconnues.

  Le roman proustien est donc bien un roman d’apprentissage. C’est même plus précisément une Education sentimentale. Mais ces genres déjà classiques, Proust va les renouveler de fond en comble, et ce dans deux directions distinctes.

  D’une part l’éducation sentimentale du héros est prescrite par la chorégraphie d’Hécate. Les amours successives du héros, pour Gilberte, Oriane et Albertine sont les rencontres des trois formes de l’Hécate multiple, incarnant différemment l’Hécate simple.

  D’autre part l’éducation sentimentale n’est qu’une partie du Roman d’Apprentissage. Comme Deleuze l’a vu dans son livre Proust et les signes, le narrateur doit passer par un apprentissage des signes, où les signes qu’il doit déchiffrer se déploient sur quatre niveaux étagés comme autant d’épreuves qualifiantes, formant l’échelle de ce qui, d’un point de vue platonicien, se nommerait une véritable « dialectique ascendante ». Cette échelle proustienne des signes est la suivante :

                                        4° Signes de l’Art

                      3° Impressions & Réminiscences

                                                   2° Signes de l’Amour

                                                        1°  Signes de la mondanité

Et à chaque sorte de signe correspond une forme du Temps :

                                     4° Les signes de l’Art accéderont au Temps éternisé.

                   3° Les Impressions & Réminiscences dévoilent une éternité dans l’instant

                          2° Les signes de l’Amour sont ceux du temps destructeur

                     1° Les signes de la mondanité sont ceux du temps gaspillé

 

  Donc c’est seulement par son apprentissage des signes que le héros parvient au Temps retrouvé. Mais l’épreuve qualifiante des signes de l’amour est commandée, comme nous l’avons vu, par la chorégraphie d’Hécate. Or l’analogie entre les jeunes filles émettant les signes de l’amour et les clochers donnant les impressions signifie que l’apprentissage des impressions est commandé, quant à lui, par la chorégraphie des clochers. Par conséquent la loi de la chorégraphie des clochers se transmet par analogie à la totalité des épreuves qualifiantes qui scandent le roman proustien. Et comme cette chorégraphie a son origine dans celle des clochers de Caen, nous avons établi que la Recherche du Temps perdu est entièrement construite sur le canevas offert par les Clochers de Caen, reproduit sur les clochers de Martinville. Q. E. D.

  Cela au niveau de la destinée individuelle qui est d’abord celle du narrateur. Mais, non moins que le roman de Balzac ou de Zola, le roman proustien est aussi un portrait en action de la société. Il nous faut donc maintenant montrer comment les mêmes lois dégagées par Proust pour les destinées individuelles s’appliquent aussi au destin collectif.