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1 Peut-on se passer de religion ?

Que Dieu existe ou pas, il est certain que les religions existent et qu’elles font partie de l’histoire, de la société, du monde.

Mais qu’est-ce qu’une religion ? Comte-Sponville propose la définition suivante (à la suite de Durkheim) : « j’appelle religion tout ensemble organisé de croyances et de rites portant sur des choses sacrées, surnaturelles et transcendantes (c’est le sens large du mot), et spécialement sur un ou plusieurs dieux (c’est le sens restreint), croyances et rites qui unissent en une même communauté morale ou spirituelle ceux qui s’y reconnaissent ou les pratiquent. »

Cette définition s’applique assez bien aux trois monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) mais moins bien aux formes originelles du bouddhisme, du taoïsme ou du confucianisme, qui, à l’origine, sont seulement des sagesses.

Le détour par l’étymologie permettra d’approfondir cette définition. Deux « lectures étymologiques » du mot religion se font concurrence : -    religio viendrait de « relegare » , qui signifiait « relier » et conduit à cette « évidence » que la religion, c’est ce qui relie. En ce sens, dans les différents monothéismes, les gens sont liés entre eux parce qu’ils ont tous le sentiment d’être reliés à Dieu. Cela rend possible la cohésion sociale par la communion ;-    religio viendrait plutôt de « relegere » qui pouvait signifier « recueillir » ou « relire ». La religion n’est pas ce qui relie mais ce qu’on recueille (ou ce qu’on relit avec recueillement) : des mythes, des textes fondateurs, un enseignement (origine en hébreu du mot Torah), un ou plusieurs livres (Biblia en grec), un savoir (c’est le sens, en sanskrit, du mot Véda), une lecture ou une récitation (Coran en arabe), une Loi (Dharma en sanskrit), des principes, des règles, des commandements (le Décalogue, dans l’Ancien Testament).

Les deux sens ne s’opposent pas et, au contraire, peuvent se rejoindre. Relire, recueillir : les mêmes textes créent du lien : c’est en recueillant-relisant les mêmes paroles, mythes ou textes qu’on finit par communier dans les mêmes croyances et les mêmes idéaux. Que nous enseignent ces textes ? Que la sincérité vaut mieux que le mensonge, le courage mieux que la lâcheté, la générosité mieux que l’égoïsme, la douceur et la compassion mieux que  la violence ou la cruauté, la justice mieux que l’injustice, l’amour mieux que la haine. Dieu n’a pas besoin d’exister pour que ces valeurs demeurent, lesquelles sont le fruit de l’expérience millénaire de l’humanité, éloignées de la barbarie.Comte-Sponville se définit comme un athée fidèle, c’est-à-dire un homme qui ne croit pas en Dieu mais fidèle à ces  valeurs millénaires et notamment aux valeurs judéo-chrétiennes. Et, citant Spinoza, de rappeler que toute la loi est dans « la justice et la charité » et qu’il n’est d’autre sagesse que « d’aimer et de bien faire et se tenir en joie »

Mais dissocier la religion de la sagesse ne répond pas à la spécificité de la religion qui ne vise pas qu’à tenter de  résoudre le problème du « vivre ensemble », mais à résoudre l’énigme de l’existence.Quelles sont les réponses aux trois questions fondamentales de Kant : Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Il est possible de répondre aux deux premières sans postuler l’existence de Dieu. La connaissance et la recherche de la vérité sont possibles sans Dieu (et les recherches scientifiques n’ont pu prendre leur essor qu’en s’affranchissant de la question de Dieu) ; la morale peut se passer de Dieu : ce n’est pas parce que j’ai perdu la foi que je vais soudain trahir mes amis, voler, violer, assassiner ou torturer.[j’ajouterai que la peur de la damnation éternelle en a peut-être retenu certains mais pas assez pour modifier de façon significative le cours des relations humaines] .Perdre (ou ne pas avoir) la foi ne change rien à la connaissance et pas grand chose à la morale, mais change la dimension d’espérance – ou de désespoir- d’une existence humaine.

Que m’est-il permis d’espérer quand je n’ai pas la foi, quand je ne vois rien au-delà de la mort ? Les malheurs, les injustices sont définitifs : il n’y a pas la soupape de la vie, d’une « vie » après la  mort, qui fait le succès des religions.L’athée n’échappe pas à la lucidité de la finitude : il lui faut résoudre le problème du bonheur « ici et maintenant ».Sagesse tragique : sagesse du bonheur et de la finitude… que Comte-Sponville situe dans le prolongement des épicuriens, des stoïciens et de Spinoza.Sagesse tragique qui se passe de Dieu et qui postule que Dieu n’existe pas…