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2- Portrait de l'auteur en dieu solaire, hédoniste et masturbateur

Avant d'analyser le contenu du brûlot, il faut donner quelques indications permettant de comprendre comment Onfray en est arrivé à se «convertir» à l'anti-freudisme le plus radical.

Fondateur d'une Université populaire à Caen, il est connu pour avoir rassemblé autour de lui un vaste public qui suit son enseignement  en croyant avoir affaire à une entreprise moderne de rénovation du discours philosophique. Convaincu que l'Université française et l'Ecole républicaine sont des lieux de perdition dans lesquels des professeurs assènent à des enfants des vérités officielles dictées par un Etat totalitaire, Onfray a entrepris une révision de l'histoire des savoirs dits «officiels». Il se veut libertaire, d'extrême gauche, adepte de Proudhon contre Marx et se proclame le défenseur du peuple exploité par le capitalisme. Aussi a-t-il été pendant un temps proche du Nouveau parti anticapitaliste avant d'appeler à voter pour le Front gauche aux dernières élections régionales.

Depuis plusieurs années, il diffuse largement une «contre-histoire de la philosophie», qui prétend lever des refoulements sur des savoirs qui auraient été censurés par les professeurs, par le pape, par les prêtres. Aussi a-t-il mis au point une méthodologie qui s'appuie sur le principe de la préfiguration : tout est déjà dans tout avant même la survenue d'un événement.

Grâce à cette méthodologie, qui rencontre un vrai succès populaire auprès d'un public fasciné par ce qu'il croit être une insurrection des consciences, Onfray a pu affirmer qu'Emmanuel Kant, philosophe allemand des Lumières, n'était qu'un précurseur d'Adolf  Eichmann - l'organisateur de la «Solution finale» qui se voulait kantien (Le songe d'Eichmann, Galilée, 2008) -, que les trois monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) sont en eux-mêmes des entreprises génocidaires, que l'évangéliste Jean est l'ancêtre d'Hitler, que Jésus préfigure Hiroshima, et qu'enfin tous les musulmans de la planète sont des fascistes guidés par d'infâmes ayatollahs (Traité d'athéologie, Grasset, 2005)

 

A l'origine de cette sombre affaire, les Juifs, fondateurs du premier monothéisme - c'est-à-dire d'une religion sanguinaire, axée sur la pulsion de mort - seraient donc, selon Onfray, les responsables de tous les malheurs de l'Occident, les véritables «inventeurs de la guerre sainte» : «Car le monothéisme tient pour la pulsion de mort, il chérit la mort, il jouit de la mort, il est fasciné par la mort, il est fasciné par elle (...) De l'épée sanguinaire des Juifs exterminant les Cananéens à l'usage d'avion de ligne comme de bombes volantes à New York, en passant par le largage de charges atomiques à Hiroshima et Nagasaki, tout se fait au nom de Dieu, béni par lui mais surtout béni par ceux qui s'en réclament.» (Traité d'athéologie, p. 201, 212, 228, etc...)

A cette humanité monothéiste (juive, chrétienne, musulmane) exclusivement vouée à la haine et à la destruction, Onfray oppose une humanité athéologique, soucieuse de l'avénement d'un monde hygiéniste, paradisiaque, hédoniste : celle orchestrée par un dieu solaire et païen, entièrement habité par la pulsion de vie et dont lui, Onfray, serait le représentant sur terre avec pour mission d'inculquer à ses disciples la meilleure manière de jouir sexuellement de leur corps et du corps de leurs voisins : par la masturbation. Bien qu'il ne sache pas de quoi il parle et qu'il ne cite pas le livre de Thomas Laqueur (Le sexe solitaire. Contribution à une histoire de la sexualité, Gallimard, 2004), Onfray se montre bien décidé à faire du pénis l'objet d'un culte phallique et volcanique hérité des anciens dieux de la Grèce, lesquels, en tant que présocratiques, seraient les précurseurs de Nietzsche. Que Nietzsche ait effectué un grand retour aux présocratiques ne fait pourtant pas de ceux-ci un précurseur de celui-là.

 

Au fil d'un enseignement fortement médiatisé, Onfray a réussi à  convaincre un large public que les représentants de ce dieu païen, célébrant les vertus de la foudre, des comètes et des orages, n'ont jamais fait la guerre à quiconque et sont des pacifistes admirables.

 

Dans cette Grèce vertueuse du bocage de basse Normandie, inventée par Onfray, Homère n'existe pas, ni la guerre de Troie, ni Ulysse, ni Achille, ni Zeus, ni Ouranos, ni les titans, ni la tragédie....

 

Onfray raconte qu'il a été, dans son enfance, la victime de méchants prêtres «salésiens», dont certains étaient pédophiles (Le crépuscule, p. 15) et qui ont fait de lui ce qu'il est devenu. Rebelle en émoi, hanté par le complot oedipien qui se serait abattu sur lui, il affirme que son père, malheureux employé de laiterie», aurait été la victime passive de sa mère tout au long d'un drame ayant pour toile de fond le «marché de la sous-préfecture d'Argentan» (p.15). Cette mère haïe avait été elle-même abandonnée dans un cageot à sa naissance et elle en avait conçu une détestation de son propre fils, au point de le frapper et de lui prédire qu'il finirait sa vie sous l'échafaud : «Sans jamais avoir tué père (et surtout) mère, ni visé une carrière de bandit de grand chemin, encore moins envisagé l'art de l'égorgeur, je me voyais mal sous le couteau de la veuve. Ma mère si!» (La puissance d'exister,Grasset,  2006, présentation par l'auteur)

 

Pour se venger de la haine que lui a inspiré sa mère, il a décidé d'attaquer celui qu'il considère comme le responsable de tous les complots contre le père : Sigmund Freud, dont on sait qu'il fut adoré par sa mère. Onfray l'avait admiré pourtant au point de le lire dès son enfance en se masturbant (Philosophie Magazine, 36, février 2010, p. 10) puis d'inclure sa glorieuse histoire dans celle de l'athéologie (Traité, p. 265). Mais voilà que, depuis sa conversion, Onfray dénonce le complotisme freudien qui consiste, selon lui, à promouvoir la haine des pères et l'adoration des mères pour mieux les séduire sexuellement : telle est à ses yeux l'essence de la psychanalyse, pur et simple récit autobiographique de ce fondateur dépravé dont il «n'avait pas prémédité l'assassinat» (Livres-hebdo, p. 16.)

 

Et du coup, il tente, contre Freud et contre le judéo-christianisme, de réhabiliter la figure maltraitée du père : un père solaire, flamboyant et phallique. Mais il n'aime les pères qu'à condition qu'ils ne soient jamais pères.  Fervent adepte du célibat, Onfray ne cesse d'affirmer son refus de la paternité : «Les stériles volontaires aiment autant les enfants, voire plus, que les reproducteurs prolifiques (...) Qui trouve le réel assez désirable pour initier son fils ou sa fille à l'inéluctabilité de la mort, à la fausseté des relations entre les hommes, à l'intérêt qui mène le monde, à l'obligation du travail salarié? (...) Il faudrait appeler amour cet art de transmettre pareilles vilenies à la chair de sa chair?» (Théorie du corps amoureux (2000), LGF, 2007, p. 218-220)