TITRE : Le symbolique et le sacré. Théories de la religion  AUTEUR  : Camille Tarot

DATE DE PARUTION : 2008 (La Découverte) 


LA MODELISATION DE LA RELIGION PAR CAMILLE TAROT.

Un essai d’axiomatisation. Par J. Cl. Dumoncel

Le livre de Camille Tarot sur les théories de la religion1 contient dans ses 911 pages un modèle complet du fait religieux qui mérite au moins une esquisse d’axiomatisation capable d’en exposer le système de principes. Les axiomes successifs y entreront à point nommé.


L’amorce est donnée par la Définition de la religion inspirée de Durkheim (p. 691) : la religion est le système symbolique du sacré (Df 1). Cette définition a pour première vertu d’unir les deux termes du titre et de faire voir leur rapport : dans la religion, le symbolique est consacré au sacré, comme le temple au dieu. De surcroît la définition demande à être déployée dans un Axiome-clef (de voûte) qui provient aussi de Durkheim et dont les termes sont à équilibrer : 

||-- Le symbole a deux formes consacrées au sacré : le rite & le mythe.

Cette Df 1 et cet Axiome A sont assortis des définitions et autres propositions suivantes :
(a) Df 2 : Un symbole est un signe institué (par opposition au signe naturel)
(b) Le Sacré se définit seulement par son opposition au profane (= définition différentielle de Durkheim = DDD)
(c) L’objet sacré (lieu, temps, vase, etc.) est pris entre sacralisation (p. 747) et désacralisation (p. 756).
(d) La religion a une fonction pharmakologique (pp. 699-700) : comme la pharmacie quand elle dose des poisons pour en faire des remèdes, elle commerce avec le mal avec la tâche d’en tirer un bien. 
Ceci étant posé, la suite est un corollaire de la diffraction du Symbole en rite et mythe. Un symbole est d’abord un signe. De sorte que les rites (R) et les mythes (M) vont faire l’objet de qualifications sémiotiques (QS) à décrire dans deux théorèmes correspondants :

QSR ||-- Le Rite est un symbole performatif QSM ||-- Le Mythe est un symbole narratif

A quoi s’ajoute leur chassé-croisé M/R : 

||-- Le rite précède le mythe mais le mythe explique le rite. 

Heuristiquement, les deux théorèmes sont les seuils de théorisations d’une fécondité déjà éprouvée : 1. Le rite relève de la théorie des actes de langage de J. L. Austin dans Quand dire, c’est faire, repensée par Ducrot à partir du paradigme du don chez Mauss2 et ainsi généralisée en doctrine des actes symboliques ; 2. Le mythe relève de l’analyse structurale des récits capable d’y repérer les formes dramatiques (l’épreuve, le châtiment, etc.) et les rôles (donateur, héritier, traître, etc.) en tant qu’actants de Tesnière3 .


Incipit Girard en deux hypothèses préparatoires hR et hM :

hR ||-- Le rite a une forme focale : le Sacrifice,         hM ||-- Le mythe a une forme focale : le
« jeu sacrificiel » (Choses cachées, p. 87)                          le mythe généalogique du sacrifice.   
à comparer avec la danse (p. 800)                             

Ces deux hypothèses sont des lemmes d’introduction aux deux hypothèses principales HR et HM qui leur correspondent.

||-- HR Le Sacrifice est la répétition jouée  <=> HM ||-- Le Mythe est la mémoire du meurtre 
d’un meurtre primitif                                                    primitif
||-- Le Mythe est la mémoire du Mal (HM’)
(exemple : le mythe de l’Ekong, mémoire de 
la traite des Noirs, pp. 726-727)

Incipit Frazer. C’est ici le lieu de rappeler la division de la magie par James Frazer, distinguant  magie homéopathique (qui fait fond sur des ressemblances) et magie contagieuse (qui fait fond sur des contacts). Ce qui fait l’importance de ce distinguo, c’est qu’il décèle dans la pensée magique les deux ressorts principaux de l’association d’idées (par ressemblance ou par contiguïté) découverts par Platon. Mais c’est aussi ce qui fait selon Saussure la différence entre rapports paradigmatiques (du type dorique/ionique) et rapports syntagmatiques (du type colonne-chapiteau). Dans ce distinguo le structuralisme se hausse à l’empyrée de l’ontologie formelle, comme à la même époque C. S. Peirce qui domine toute la sémiotique. Cela signifie que la division de la magie par Frazer se situe à la même altitude et que par conséquent Frazer a posé les pierres d’attente du Structuralisme dans sa totalité. Le côté où s’accomplit cet exploit est ce que nous appellerons en lui « Frazer S ».


Qui plus est, de même que J. L. Austin, en croyant découvrir les actes « de langage », a en réalité découvert l’univers plus vaste des actes sémiotiques et, en particulier, les actes symboliques, Frazer, en analysant la magie selon la logique immanente qui l’anime a en réalité découvert les ressorts de la pensée figurale en général, à l’œuvre dans la magie mais aussi bien dans la religion, jusque dans ses plus hautes spéculations comme la doctrine trinitaire. C’est ce que Camille Tarot a fort bien vu quand il relève (p. 644) que Girard a su rassembler « les liens analogiques, métonymiques et métaphoriques » de la pensée religieuse (puisque les ressorts à l’œuvre ici sont toujours commandés par les rapports paradigmatiques ou syntagmatiques). C’est ce qui va faire la pertinence et le bien-fondé de la PHARMAKOCINETIQUE où le modèle proposé trouve son parachèvement, par analogie avec cette branche de la pharmacie qui théorise le cheminement des médicaments dans l’organisme jusqu’à l’organe à médicamenter. La pensée figurale est en effet comparable aussi à un alambic fonctionnant comme le jeu du téléphone. Pour un input insoutenable, elle est capable (à force d’enchaîner métaphores ou/et métonymies) de sortir un output pour enfant de chœur. On part des supplices les plus atroces, et on arrive à « Il était un petit navire ». Comme une chanson, le mythe est un syntagme, qui présuppose un paradigme.
Ce paradigme est à deux étages :

L’étage supérieur est bien identifié depuis « De quelques formes primitives de classification » où Durkheim et Mauss découvrent comment la division d’une société en clans totémiques (du serpent, du kangourou, etc.) fonde une division du monde ambiant (le vent et la pluie, etc). C’est le point de départ du « paradoxe de Lévi-Strauss » que Deleuze a décelé dans la fameuse « Introduction » à Mauss. L’« allocation » du signifiant y distribue du sens à ne plus savoir qu’en faire. Il suffit de parler une langue où les noms sont dotés d’un « genre » pour que tout chose dans le monde soit symboliquement sexuée. Ce que le symbolique projette ainsi sur le monde est ce que nous appelerons le COSMOS de Mauss.

Incipit Pierre Clastres (p. 723) : « Il arrive néanmoins que le chaos menace l’ordre du monde. C’est lorsque le terrible habitant du ciel, le grand jaguar bleu, s’élance vers la lune ou le soleil pour les dévorer ». La Pensée Sauvage a ainsi son étage inférieur où règne le CHAOS de Clastres.

Cosmos de Mauss et Chaos de Clastres se composent ainsi pour faire du monde religieux ce que James Joyce appelle un « chaosmos ». De même le paradigme du rite comporte, à côté de la danse de Caillé (p. 800), un vacarme selon Tarot (bruit du rite au sens de Shannon).
1 Camille Tarot, Le symbolique et le sacré. Théories de la religion, La Découverte, 2008.
2 Cf. Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire, Hermann, 1972.
3 Cf. Vincent Descombes, "Les essais sur le don" in Les institutions du sens, Minuit, 1996.
Connectez-vous pour commenter

Discuter de cet article

INFO: Vous envoyez le message comme un 'invité'