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Catégorie : Proust-La Prisonnière

LA PRISONNIERE Introduction d’Eliane Davy aux pages lues par elle à la dixième séance

Lorsque Swann écoute la sonate de Vinteuil chez les Verdurin, assis sur le canapé près d’Odette, il reconnaît tout à coup, « secrète, bruissante et divisée » , la petite phrase au charme si individuel qu’il avait entendue l’année précédente dans une soirée mondaine et pour laquelle il avait éprouvé « comme un amour inconnu ». (Du côté de chez Swan GF p 327)

Depuis ce temps, amoureux d’Odette qu’il retrouvait régulièrement chez les Verdurin, Swann considérait la petite phrase de la sonate comme un gage, un souvenir de leur amour et « le pianiste jouait pour eux deux la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour. » ( Du côté de chez Swan GF p 337)

Contrairement à Swann, le Narrateur entend la musique pour elle même, en tant qu’œuvre d’art. Il y perçoit une variété de formes, de couleurs, d’intensités que ne lui donnent pas la vie, les voyages, l’amour. Se détachent de cette variété deux mondes particuliers : celui, intrinsèque à l’artiste qui, par le prisme de l’art nous fait sentir « l’essence qualitative de ses sensations », de ses sensations à lui, l’artiste, en tant qu’individualité unique et souveraine, profonde, créatrice. L’autre monde concerne l’œuvre elle même, qui renferme en son sein diverses individualités ( la petite phrase de la sonate en est un exemple) qui se fondent pourtant «  dans l’immensité sonore » ; et là nous pensons aussi à Wagner.

Précisément le Narrateur s’interroge sur l’unité des grandes œuvres du 19ème, œuvres musicales, celle de Wagner, œuvres littéraires, Balzac, Hugo, Michelet…

Nous entendons là dans les propos du Narrateur la voix de l’écrivain Marcel Proust qui se fait critique artistique. Celui-ci évoque « l’incomplétude des grandes œuvres du 19ème » et affirme que les plus grands écrivains de ce siècle ont manqué leurs livres. Ils les auraient manqués par l’absence d’unité structurante préalable, préméditée, constituant l’architecture de leur œuvre. La totalité organique de ces œuvres n’aurait d’existence qu’après coup.

« Wagner s’aperçoit tout à coup qu’il vient de faire une tétralogie . » En d’autres termes, il s’agirait d’œuvres qui auraient été réunies en cycles ( et nous pensons aussi à La comédie humaine ) par une illumination rétrospective. Et très vite, l’écrivain précise que cette unité est certes ultérieure, mais néanmoins non factice. Il déclare :  « non factice, peut être même plus réelle d’être ultérieure. »

Il y a une apparente ambiguïté du propos ; Proust semble stigmatiser et louer tout à la fois ces œuvres « manquées ». Il y a à cet égard un livre récent qui peut nous éclairer, c’est celui d’Antoine Compagnon : Proust entre deux siècles. Précisons que dans ces pages, il ne dit rien « d’une unité antérieure authentique, celle justement qu’il a toujours prétendu avoir donnée à son roman. » ( Antoine Compagnon. Proust entre deux siècles ) Nous sommes là dans le registre critique de La Recherche que Proust ne séparait pas du registre poétique.

A propos toujours de Wagner, nous voyons Proust se moquer avec force ironie de Nietzsche, lequel, prétend l’écrivain, se détournant du grand musicien, va finir par adorer un opéra comique d’Alphonse Adam réputé pour la facilité et la médiocrité de sa musique : Le postillon de Longjumeau représenté à Paris en 1836.

Cette méditation sur la musique de Wagner laisse entendre, là aussi, une certaine réserve… Au delà de « la plénitude d’une musique que remplissent en effet tant de musiques dont chacune est un être », il semble à l’écrivain que « l’allégresse du fabricateur » est tout de même un peu bruyante. «  L’habileté vulcanienne », dira-t-il, «  ne donne-t-elle pas l’illusion d’une originalité foncière de l’artiste alors qu’il ne s’agirait finalement que d’une machinerie dont le moteur aurait la puissance de 120 chevaux marque Mystère ?! »

Si l’art n’engage pas tout l’être de l’artiste, si sa puissance individuelle réelle n’est due qu’au trompe l’œil de l’habileté technique, alors à quoi bon y consacrer sa liberté, sa vie ?

Toutes ces questions vont s’échelonner le long de La prisonnière surtout lorsque le Narrateur entendra, chez les Verdurin, le septuor de Vinteuil. Nous montons doucement les marches qui nous dirigent vers Le temps retrouvé  au rythme des reculs et des avancées du Narrateur dans sa vie amoureuse et dans ses réflexions critiques et esthétiques.

Assis au piano devant la partition de la sonate de Vinteuil, Le Narrateur, tout à sa méditation, attend le retour d’Albertine pour partir avec elle en promenade.

Contrairement à ses craintes, il retrouve lors de la promenade un calme « qui naît d’un sentiment familial et d’un bonheur domestique. » Suit une scène où les deux amants échangent à propos d’une bague qu’Albertine tient à son petit doigt. Scène banale mais dont on devine qu’elle reviendra plus tard dramatiquement dans la mémoire du Narrateur. Pas complètement banale cependant ; ce sentiment familial et ce bonheur domestique sont sous-tendus par la jalousie nécessaire pour créer et maintenir en équilibre une femme (Albertine en l’occurrence) aux côtés du Narrateur. Tout comme une création romanesque, la femme est inventée, sculptée par le désir jaloux-exclusif-caressant-érotique de celui qui la garde et se promène paisiblement avec elle. Il est le Pygmalion de son destin à elle ; il est l’auteur de la fiction qui les enferme tous les deux et dans laquelle l’héroïne joue exactement sa partition.

La réalité de la femme est construite aussi à partir de l’inconnu qu’elle recèle et qu’il s’agit de dévoiler pour le posséder et elle avec. Citadelle à conquérir comme « ces villes les plus merveilleuses que promet le voyage. »

Le voyage à Venise vaudrait-il mieux que Venise elle même ? Tout au moins il permet de croire à la réalité de Venise.

Franchir obstacles et résistances de la petite midinette aux habitudes différentes et à la vie spéciale, donnera au Narrateur la sensation d’atteindre la réalité de cet être. Tâche impossible nous le savons bien. Le Narrateur le déplore souvent – puisqu’une fois l’objet atteint, celui-ci se dérobe, se disloque dans la banalité de la vie : « Il tombe aussitôt à plat sur le terre à terre de la plus triviale réalité. »

Et la mission du Narrateur, celle qu’il se promet de mener un jour, est précisément d’identifier « la nature de cette force invisible qui porte si haut les cités, les femmes » tant qu’elles se tiennent sur une ligne de crête d’où elles étincellent comme des diamants, et qui semble leur conférer l’éternité.

Repères textuels : 

Début : «Profitant de ce que j’étais encore seul ... »

Fin :  «Elles faisaient la beauté du monde.»

(Pléiade 1989 tome III  pp 664-678  Garnier Flammarion, pp 255-271 )

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http://alarecherchedutempsperdu.org/marcelproust/356  deux derniers §§

http://alarecherchedutempsperdu.org/marcelproust/357

http://alarecherchedutempsperdu.org/marcelproust/358 dernier § ligne 10