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Catégorie : Proust-La Prisonnière

A la recherche du temps perdu : LA PRISONNIERE Introduction d’Eliane Davy aux pages lues par elle à la deuxième séance (03 06 2015)

Pour introduire les 20 pages qu’on va lire ce soir, je voudrais m’attarder sur Fortuny. Mariano Fortuny est un peintre espagnol né la même année que Proust et mort en 1949. Il travaille à Rome, à Paris et s’installe définitivement à Venise en 1902 ( 2 ans après les 2 séjours que Proust va y faire.) Il n’est pas seulement peintre, il est sculpteur, décorateur de théâtre, ( il fera des décors pour certains opéras de Wagner comme Tristan et Isolde, Les maîtres chanteurs ), couturier et créateur de vêtements féminins d’après des tableaux des maîtres vénitiens et c’est à ce titre que nous le rencontrons dans A la recherche du temps perdu.

Dans La prisonnière, le Narrateur demande à la princesse de Guermantes des renseignements sur les robes Fortuny qu’elle possède, dans le but d’en offrir à Albertine.
Le motif narratif « les robes Fortuny » est récurrent dans l’œuvre de la Recherche. Proust lui même l’appelle « le leitmotiv Fortuny ». Nous avons déjà entendu ce nom dans la bouche du peintre Elstir dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs lors du premier séjour à Balbec lorsqu’il reçoit Albertine et le Narrateur dans son atelier. Il fait allusion aux peintures de Véronèse et Carpaccio et aux femmes que ceux-ci peignaient « en brocart cerise et damas vert . » Albertine s’exclamait « oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous parlez, c’est si joli le point de Venise ! » et Elstir lui répondait : « Vous pourrez peut-être contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas ; on ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication, et que dans peu de temps, les femmes pourront se promener et rester chez elle dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. » (p 294 GF).

Proust écrit à Maria de Madrazo ( tante par alliance de l’artiste Fortuny) dans l’année 1916 que le « leitmotiv Fortuny » a un rôle capital dans la Recherche, « tour à tour sensuel, poétique et douloureux ». Ce motif narratif, nous le retrouverons dans Albertine disparue alors qu’Albertine sera morte depuis longtemps.
Ce motif est associé à Venise, au désir d’y partir, à l’obstacle que représente Albertine, à Elstir aussi, donc à Balbec, aux métaphores picturales, entre autre, sur l’échange entre la terre et la mer comme dans la peinture vénitienne de Véronèse et Carpaccio où l’on ne sait plus, nous dit Elstir, « où finit la terre , où commence l’eau, ce qui est le palais, ce qui est le navire. »
Tous ces rapprochements autour de Fortuny montrent à quel point le lien est puissant tout le long de l’œuvre. Albertine est vue d’abord comme un objet d’art, vêtue de ces objets d’art que sont les étoffes de Fortuny, elles mêmes inspirées des peintres vénitiens, puis au delà de la mort, dans Albertine disparue , celle-ci est retrouvée à Venise ( lors du séjour du Narrateur) dans les tableaux de ces mêmes artistes. Par là ; toute l’histoire d’Albertine s’inscrit dans un vaste aller-retour de l’art à la vie.

Avec le motif Fortuny ( comme une vague qui s’éloigne et revient à l’instar d’un motif wagnérien), nous avons une métaphore générale et réversible de l’art et de la réalité. Nous avons là l’esthétique de Proust, du moins l’un des thèmes fondamentaux de la Recherche qui est que l’art donne toute sa réalité à la vie.

Ces robes Fortuny, la duchesse de Guermantes les connaît fort bien, en porte quelque fois et guidera le Narrateur dans le choix le plus approprié pour en vêtir Albertine. Cet épisode nous permettra de réentendre l’accent « vieille France » de la duchesse ( et le ravissement du Narrateur….), la mauvaise humeur du « Jupiter tonnant » qu’est son mari Basin, duc de Guermantes, la violence de Charlus et sa bienveillance quant à la future union de Morel et de la nièce de Jupien, et même quelques interventions d’un « auteur » qui s’adresse à un lecteur pour introduire une précision sur un nom propre ou commenter le récit lui-même….. Changement de niveaux narratifs qu’on a déjà vus dans Sodome et Gomorrhe.

Repères textuels : Depuis « Mon cœur, depuis que sa plaie se cicatrisait... »
jusqu’à « ...en tout bien tout honneur, voir tous les jours. »

(Pléiade 1989 tome III pp. 538-558 , Garnier Flammarion, pp.120-141

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