Imprimer
Catégorie : Notes de lecture

 

TITRE : Condition de l'homme moderne    AUTEUR : Hannah Arendt

DATE DE PARUTION : 1958 COMMENTAIRE : Difficile 


Dans la préface de « La Condition de l’homme moderne », Paul Ricoeur parle de cet ouvrage comme un des chefs d’œuvre d’Hannah Arendt. Soit. Mais cela n’empêche pas la lecture d’Arendt d’être aride, rébarbative qui demande à ses lecteurs des efforts de synthèse qu’elle ne consent pas à faire.Les « Origines du totalitarisme » avaient conclu à l’impossibilité de penser Auschwitz : seuls les témoignages sont en mesure de nous faire percevoir l’inimaginable. « Tous les actes qui furent perpétrés dans les camps ne nous sont familiers que par référence au monde des imaginations perverses et malignes. » L’ouvrage « La condition de l’homme moderne » est une tentative de réponse à cet impensable qui est, au fond, l’impossibilité de penser le mal radical, qui existe mais reste indéchiffrable (1).Si un système totalitaire permet de perpétrer l’impensable quelles sont les conditions d’un système non-totalitaire ? pour que le mal radical ne trouve plus de chemins pour renaître ? Ces conditions, Hannah Arendt va les rechercher dans les caractéristiques fondamentales de la condition humaine que sont la vie spéculative et la vie active.1 )


La Vita contemplativa : vie spéculative ou réflexion sur les fins de l’homme.L’homme est le seul être qui sait qu’il est mortel et le seul qui pense et qui pense ce qui est éternel (Dieu, la Nature mais aussi les vérités mathématiques). C’est en tant que mortels que nous pensons l’éternité. Mais l’éternité c’est ce qui manque aux mortels et la recherche de l’immortalité (par exemple la renommée dans l’histoire) c’est ce que nous tentons de nous conférer à nous mêmes afin d’endurer notre condition mortelle. Ainsi l’entreprise politique, composante éminente de la vie active, représente la tentative suprême de nous « immortaliser » : pour dépasser la grandeur et l’illusion de toute l’entreprise humaine. Les grandes philosophies de l’antiquité sont des tentatives de compréhension de cet écart entre notre finitude et notre capacité à nous interroger sur elle par rapport à ce que nous subodorons des fins dernières de notre monde, du sens ultime de la vie. Il faut penser notre vie.2) La Vita activa : le travail, l’œuvre , l’action.Mais la vie réelle (active) ne saurait être seulement spéculative. Les interrogations fondamentales de l’esprit humain s’articulent avec les trois niveaux de la Vita activa : - le travail est l’activité qui permet au processus biologique du corps humain de s’exercer ; il correspond à la nécessité vitale ; il est le domaine de la consommation primordiale (manger, boire).- L’œuvre, ce n’est pas ce que l’on consomme, pour la survie, c’est ce qui correspond aux objets dont on fait usage ; l’œuvre est l’activité qui fournit le monde d’objets artificiels et correspond à la non-naturalité de l’existence humaine.- L’action est l’activité qui correspond à la condition humaine de la pluralité, du dialogue inter-humains et de la politique : l’action implique de sortir du domaine privé pour se révéler dans le domaine public. Travail, œuvre, action sont intimement liés et c’est l’analyse seule qui les distingue. Mais leur inter-action, leur poids respectifs sont déterminants dans la façon dont fonctionne une société humaine. Le travail produit toujours, à un moment ou un autre, plus qu’il est nécessaire pour la seule survie. Ce « surplus » permet de se dégager des nécessités vitales immédiates et de produire des objets pour l’usage courant et des œuvres proprement dites dont l’Art est la forme aboutie. L’action n’est possible que par l’existence du travail et de l’œuvre qui, combinée avec la nécessité du dialogue inter-humains, aboutit à l’organisation sociale et à la vie politique (2) .Le travail est de l’ordre de l’éphémère, l’œuvre de la durée, l’action de l’histoire et de la responsabilité politique. C’est le « surplus » que permet le travail qui permet l’œuvre ; c’est la durée des œuvres qui permet l’action ; c’est le passage du privé au public qui permet la politique (la responsabilité du citoyen devant autrui) ; c’est la politique qui génère l’histoire..Il faut maintenant hiérarchiser :


La Vita activa (notamment l’action) est subordonnée à la Vita Contempliva, c’est là le point essentiel. Les hommes ne doivent pas être rejetés dans la seule sphère du travail et être condamnés à la survie (la souffrance des chômeurs des r-mistes, des immigrés n’est pas qu’une souffrance biologique mais c’est surtout une souffrance symbolique de leur perte d’insertion dans le domaine des œuvres, de l’action, de la vie spéculative qui sont les domaines spécifiquement humains) ; les œuvres, pour elles-mêmes, pour leur propre consommation, dévorent les hommes : il y a une drogue, une addiction de la nouveauté, nécessaire au progrès technique mais qui nous aveugle quant à leur pertinence finale ; l’action et notamment l’action politique n’a de sens que si elle ne recherche pas l’immortalité mais vise le bonheur des individus et l’harmonie des sociétés en elles-mêmes et entre elles. C’est l’action politique qui est le plus déterminée par la vie spéculative : toute action politique qui se détermine sans s’interroger sur son sens ultime pour les hommes est une action politique aveugle. L’action politique qui ignore les conséquences des décisions qu’elle prend est à proscrire : Eichman et les autres tortionnaires ont toujours cette remarque qui consiste à dire qu’ils n’avaient pas évalué les conséquences humaines de leurs décisions. H Arendt  voit là la source principale du mal radical dans  l’absence d’évaluation de ses actes qui est une absence de pensée, tout court (3). 1) L’affirmation que la Shoah est un mal indéchiffrable est un poncif qui conduit à penser que l’incompréhensible est un mode de raisonnement qui permet d’éviter la recherche des causes des massacres de masse et de leur prévention.2)Passage du strict privé du domaine du travail au domaine public de l’espace politique3) Toute action politique implique des conséquences plus ou moins fâcheuses pour autrui (la construction d’un barrage par exemple) ; c’est pourquoi elle doit être pensée à plusieurs et publique.