Imprimer
Catégorie : Café philosophique

Pas de pitié pour les faibles » : La place de la pitié dans la vie morale ?

Notre époque se veut impitoyable. Tactiquement, elle parvient à retourner le vocabulaire de la pitié contre l’usage moral dont il était fort : « faire pitié » est devenu une humiliation, « tu me fais pitié » la marque même du mépris. Elle récupère du même coup le vieux culte antichrétien de la vie, pour le faire servir au profit des modes de vie actuels les plus pauvres et les plus standardisés. Non seulement la pitié pour les faibles serait un résidu affectif à éliminer de l’échange social, mais, pire encore, une maladie morale. Contagieuse et dépressive, elle s’opposerait à l’expansion de la force vitale dont la flexibilité de l’homme d’entreprise est le pâle avatar contemporain.

 

Cette faculté de sympathie qui nous fait par exemple dire « aïe » quand quelqu’un se coince les doigts dans la porte est pourtant l’une des ressources les plus puissantes de notre vie affective. Face au pouvoir normalisateur qui la dénie, le pari est double. Il s’agit d’abord de prouver la valeur cognitive de l’élan de pitié, compréhension affective (mais non fusionnelle) des affects d’autrui, suivant la science rigoureuse qu’en propose Max Scheler. Il s’agit ensuite d’interroger sa valeur éthique : à quelles conditions peut-elle être bonne ? Comment sympathiser sans offenser la pudeur ?

Il n’est pas question de nier le caractère problématique de la pitié. D’un côté, l’excès de réciprocité dans l’échange social annule certes la valeur même du don en le ramenant à l’équivalence du « donnant-donnant ». Mais, de l’autre côté, le don unilatéral de la pitié, qui n’attend rien en retour, peut revenir à nier l’échange même. On ne pourra donc opposer la valeur de la pitié à la « société du mépris » qu’en cherchant à penser la forme positive d’échange dans lequel elle peut prendre place. Il importe de contenir la générosité compassionnelle dans les limites d’une sorte de réciprocité inégale où s’exprime le besoin de reconnaissance de l’homme qui souffre.

 

Frédéric Bisson, professeur de philosophie.